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100_mille_dollarsCent Mille Dollars

Nouvelle

Christophe Collins

 

1.

 

Cent mille dollars. C’est le prix. Dans mon business, il n’est pas question de discuter. Si vous n’acceptez pas le prix de départ, vous allez voir ailleurs. Je ne suis pas marchand de tapis. Je ne suis pas vendeur. Je ne suis pas négociateur. Je tue. Simplement. Proprement. Sans état d’âme. Je suis connu et reconnu dans certains milieux. Je suis totalement invisible pour d’autres. Je travaille pour des gens qui ont des tas de choses à se reprocher. Je travaille pour des états qui n’ont rien à se reprocher. Puisqu’ils votent les lois. Mais, parfois, les lois, cela ne suffit pas. Certains états ont besoin d’un petit coup de pouce. De jouer avec le destin. Lorsque les arguments restent sans effet. Lorsque les gens d’en face continuent à se comporter comme des enfants gâtés. Je ne suis pas un négociateur. Le reste du monde l’est. Depuis la chute du mur, les choses ont changé. Oh, attendez. Je me trompe. Les choses n’ont pas changé. Mes clients, eux, si. Avant la chute, je travaillais pour des états, des mafieux, des anciens nazis, des nouveaux communistes, des joyeux lurons tout entiers baignés dans leurs certitudes idéologiques. Aujourd’hui ? No way. Les gens qui ont encore des idéaux, ils se baladent en k-way, avec des sacs à dos, des pancartes, des bonnets péruviens et des barres de céréales faites maison dans le fond de leur poche. Les idéalistes sont devenus les forains d’antan, les joyeux folklos qui font de temps en temps la une des journaux quand ils installent trois baraques sur une place au cœur d’une capitale. Généralement, on les revoit ensuite, quinze jours plus tard, quand les flics les délogent à grands coups de gaz lacrymo et d’autopompe. Je ne travaille plus pour les idéalistes. Je travaille quasi uniquement pour les apôtres du Dieu argent. Ce sont eux, maintenant, qui ont besoin d’un petit coup de pouce pour dévier le court de l’histoire. Comptez pas sur moi pour mettre une majuscule à « histoire ». Ces gens-là ne laisseront jamais aucune trace sur la ligne du temps. Ils sont trop heureux de profiter du « maintenant », du « tout de suite », pour se soucier de l’Histoire.

Cent mille. C’est le prix pour qu’un concurrent morde la poussière. Pour qu’il se fasse descendre. Pour que sa bagnole plonge dans un précipice sur une corniche de la Côte d’Azur ou qu’il finisse noyé dans la piscine d’une villa de luxe, à Miami.

Cent mille. Et je vous arrange le coup. En toute discrétion. À moins que vous ne cherchiez vraiment le spectaculaire, le visible, le « Michael Bay style ». Là, je peux vous éparpiller votre vilain petit canard sur cinq blocs en plein cœur de Los Angeles. Ou m’arranger pour que son jet privé explose à l’atterrissage sur un petit aéroport des Bahamas.

Cent mille. Suffit de demander, c’est all-in.

Je suis en train de découvrir avec une certaine ferveur un article consacré au crash de Roswell lorsque mon téléphone « boulot » se met à danser la Saint-Guy sur la table du salon. Je prends le temps de glisser l’article dans mon dossier « À lire plus tard », avant de décrocher.

— Parlez.

— Wendell. L’épouvantail a éloigné les corbeaux.

Je cache ma surprise. Ce genre de bla-bla façon code d’agents secrets à la con, c’est l’Oncle Sam. Les black-ops de la CIA. Étonnant. Cela fait des lustres que je n’ai plus entendu parler d’eux. Il faut dire qu’après de 11 septembre, le gouvernement et les services secrets se sont votés un tel arsenal de lois facilitant leur boulot, qu’ils n’ont plus vraiment besoin de faire appel à moi. Il leur suffit d’envoyer une de leurs propres équipes sur le terrain pour dessouder n’importe quel pékin. Le tout, c’est de s’arranger ensuite pour que son dossier contienne une petite pincée de soupçon de trace de terrorisme. C’est suffisant pour lui offrir un ravalement de façade complet. Je connais des petits gauchistes sud-américains un peu nerveux qui se sont pris un drone sur le coin de la gueule, simplement parce qu’ils avaient acheté un billet d’avion pour le Golfe à leur petite amie du moment. C’est cher payé la sortie shopping à Dubaï !

— Je vous écoute.

— Cent mille ?

— Les conditions n’ont pas changé.

— Élimination. Nous assurons le nettoyage.

— Cent mille. Cela ne change rien pour moi.

— Très bien. Les coordonnées vous seront envoyées.

— Des coordonnées ? Identification de la cible ?

— Vous ne pouvez pas vous tromper. Elle sera isolée.

— C’est vous qui voyez. Versement anticipé. Si ça foire par manque d’infos, vous perdez la mise.

— Sans souci.

La ligne est déjà silencieuse. Dans la minute, je reçois un message crypté sur mon téléphone. Je me souviens parfaitement des codes d’ouverture de ce genre de communication. Les coordonnées reçues, je les note sur un bout de papier, avant d’effacer le message original à l’aide d’un « eraser digital » qui ne laisse aucune trace.

Je me rends dans mon bureau. Dans une grande armoire métallique se trouve une collection de cartes militaires. Je suis plutôt vieux jeu. J’aime l’odeur du papier. J’aime faire une croix sur une carte. J’aime me servir d’une boussole. Je déteste par-dessus tout la voix irritante d’un GPS. D’après les coordonnées reçues, je sais que le lieu du contrat se trouve quelque part au Nouveau-Mexique. Je déplie la carte et reporte les données. En plein cœur d’un vaste rectangle beige clair. Le désert. D’après les infos reçues, le rendez-vous aura lieu dans 72 h. J’ai de la marge. Histoire de repérer les lieux. De me trouver un chouette petit endroit. À 1 km, je peux coller une balle dans la tête d’un quidam en mouvement. Dans ce genre d’endroit, c’est la méthode idéale. Il sera mort bien avant d’avoir entendu la détonation. Et je n’aurai besoin que d’une seule balle.

Je replie la carte. 72 h. C’est bien.

Je retrouve l’article sur le crash de Roswell. Et je n’y trouve rien de vraiment nouveau. Le journaliste ressasse les théories habituelles. Un astronef  ? Un ballon sonde ? Un avion-espion ? Une technologie nouvelle ? Je dois avouer que c’est ma petite marotte, les visiteurs venus d’ailleurs. Malgré tous mes contacts avec les gouvernements des quatre coins de la planète, je n’ai jamais pu me faire une idée précise de leurs informations. Pourtant, j’ai tenté d’en savoir davantage. Discrètement.

Pour faire plaisir à mon grand-père.

Oui. Je suis sniper. Tueur à gages. Assassin professionnel. Et j’ai un grand-père. C’est dingue, hein ? C’était lui, l’ufologue de la famille. Lorsque je passais le week-end chez lui, il avait toujours un tas de trucs à me raconter, des articles de journaux à me montrer, des théories à me proposer. Selon lui, les petits hommes verts étaient déjà venus, à de nombreuses reprises, discuter le coup avec nos dirigeants. J’aurais bien voulu pouvoir, même officieusement, lui annoncer qu’il avait totalement raison, mais jamais aucun élément ne m’a permis d’accréditer ses théories. Aujourd’hui, je le vois beaucoup moins souvent. Il est dans une maison de vieux. Et il ne me remet qu’une fois sur trois lorsque je passe lui faire un petit coucou. Mais lorsqu’il me reconnaît, ses yeux brillent toujours autant. Et on discute OVNI, visiteurs, Roswell et la vague belge. La vague belge… Ouais. Je pense que je ne savais même pas que la Belgique était un pays avant que mon grand-père ne me parle de la vague belge des OVNIS, dans les années quatre-vingt-dix. Là, on vient de fêter ses cent cinq ans. Et, tous les jours, j’attends de recevoir un coup de téléphone. Ça me fera quelque chose. Bien pire que mes parents, qui sont partis, main dans la main, lors de l’attentat de Lockerbie. Cet avion américain qui a sauté au-dessus de l’Écosse. Truffé de C4 par des terroristes libyens. Ce qui est amusant, c’est que la balle qui a frappé Kadhafi n’est jamais partie du pistolet du soldat que tout le monde a vu comme un héros. Nope. Cette balle, elle est partie de mon fusil. À près de 850 mètres de distance. Cent mille dollars. Même si celle-là, j’avoue que je l’aurais peut-être tirée gratis. Mais il faut maintenir sa réputation.

Ah la la. J’en raconte des trucs. Mais il va falloir que je vous laisse. 72 h. Il faut que je prépare un peu le terrain. On se retrouve là-bas ?

 

2.

 

Au milieu de nulle part. C’est là que je vous retrouve. Désolé, il fait terriblement chaud. Je supporte sans mal. Je suis à exactement 987 mètres des coordonnées communiquées par l’Oncle Sam. J’ai trouvé refuge sur une petite butte, à l’abri d’un bouquet d’arbres rachitiques qui subsistent grâce à une rare humidité dissimulée dans les profondeurs du sol. Le désert du Nouveau-Mexique. Dans le coin, le travail que l’Oncle Sam m’a confié a sans doute un rapport direct avec le trafic de drogue. Ou l’immigration clandestine ? De toute façon, les deux trafics sont aux mains des mêmes personnes. Des vautours qui vivent des besoins des autres. Les besoins en dopes. Les besoins en main-d’œuvre bon marché. Les Américains ne veulent pas entendre parler de ces migrants qui traversent la frontière, mais lorsque des chicanos se brisent les reins pour récurer leur piscine où tailler leurs haies, ils ont la protestation moins virulente. Deux poids, deux mesures.

Je suis étendu sur un matelas épais et confortable. Léger. Juste ce qu’il faut pour me protéger des irrégularités du terrain. Ma voiture de location est à l’abri, en contrebas. Mon arme est posée sur son trépied. À ma droite, l’anémomètre mesure la vitesse du vent toutes les quinze secondes. Je n’ai besoin de rien d’autre. Ma lunette est parfaitement réglée. Mon fusil également. Il me reste à attendre mon client. Je me demande quelle couleur aura son 4X4. J’imagine qu’il ne va pas se pointer à pied. La CIA est plutôt bien informée. Elle sait qu’il sera seul. Isolé. C’est particulier. Ce genre de gusse se balade souvent avec des gardes du corps, des minions de toute sorte. Le premier cercle. Ces clichés sur pattes qui s’offrent des armes plaquées or, des montres à cinquante mille dollars et des coupes de cheveux à chier.

Peu importe.

Cent mille dollars.

J’ai reçu le versement deux heures après l’appel de la CIA.

S’ils se sont plantés, si le mec n’est pas seul, si je ne sais pas identifier la cible, ils en seront pour leur frais.

Cent mille dollars la tête de pipe. C’est le deal.

Il arrivera peut-être en moto ? Ou en quad ? C’est pratique le quad pour se déplacer dans ces contrées désertiques.

Le tout est de savoir ce qu’il vient foutre ici.

J’ai repéré les environs. Il n’y a rien. Même pas une demi-caravane qui pourrait servir de laboratoire clandestin. Rien. Des dizaines de kilomètres de désert dans toutes les directions.

Je regarde ma montre.

D’après mes infos, la cible devrait être là dans moins de trois minutes.

Je jette un œil au-dessus de mon fusil.

Pas la moindre trace d’un véhicule. Dans ce genre d’endroit, la poussière soulevée se voit à des kilomètres.

Deux minutes.

À côté de l’anémomètre, l’écran de mon téléphone s’éclaire. Le numéro de la maison de repos. Je laisse basculer l’appel vers ma boîte vocale. Quelle que soit la nouvelle, je n’ai pas le temps de m’en inquiéter.

L’horloge indique l’heure exacte du rendez-vous.

Je colle l’œil contre ma lunette. Rien. Je regarde une fois de plus par-dessus le fusil. Toujours pas le moindre véhicule. Pas la moindre trace d’une présence humaine.

Un flash.

Je pense une seconde à un orage de chaleur. Mais le ciel est totalement dégagé.

Un second éclair.

Cette fois, je fixe l’horizon, en direction du point de rendez-vous. J’ai quelques difficultés à interpréter ce que je suis en train de voir. Des éclairs, suspendus à quelques mètres du sol, sont en train de former une sorte de toile d’araignée surréaliste, en plein milieu du désert. La toile se tord, s’arrondit ; elle finit par former une sorte de sphère, très lumineuse. Je colle à nouveau l’œil à la lunette de mon fusil. Mais je ne peux apercevoir que des zébrures lumineuses, déformées par l’optique de la lunette.

Je m’empare des jumelles posées à côté de mon téléphone.

Je cadre. Je fais le point.

Au cœur de la sphère lumineuse, une ombre est en train de se former. Elle prend de plus en plus de consistance. Cela devient bientôt un aéronef aux lignes épurées qui occupe l’espace. Quelques éclairs encore. Et puis, le calme. L’appareil est maintenant posé au creux d’une petite cuvette, exactement à l’endroit pointé par les coordonnées reçues dans le message crypté.

Grâce à mes jumelles, j’aperçois enfin une ouverture qui s’élargit, sous le ventre de l’aéronef. Une rampe est en train de glisser lentement vers le sol.

Je pose mes jumelles.

Je retrouve ma position de tireur. L’œil rivé à la lunette. L’ouverture de l’astronef est positionnée parfaitement au centre de la mire.

La créature s’avance. D’un pas lourd. Je compte trois bras de chaque côté d’un torse assez large. Une tête de forme pyramidale. De longues jambes fines, terminées par des pieds plats. Mon doigt se crispe sur la queue de détente. Je vise la tête. Puis, je doublerai avec le torse. Parce que je ne sais pas si cette créature possède les mêmes centres vitaux que nous. J’ai compris qu’il ne peut s’agir que d’un « autre ». La CIA. Le gouvernement m’a mandaté pour éliminer un visiteur. Nous ne sommes pas seuls. Mais Oncle Sam n’a pas l’air enchanté à l’idée d’établir le contact. Cinquante ans de films de SF à base d’extraterrestres belliqueux, c’est clair, cela laisse des traces.

Je vais exécuter le contrat.

Cent mille dollars.

Lorsque mon œil devine, à la limite de mon champ de vision, mon téléphone portable. Avec l’appel en absence. La maison de vieux. Cent cinq ans.

Cent mille dollars.

Les images des conversations du week-end avec mon grand-père se succèdent dans mon esprit. Je n’ai jamais hésité à faire sauter la cervelle d’un dictateur en disgrâce. Je n’ai jamais refusé de foutre le feu à la maison d’un assureur un peu gourmand. Je n’ai jamais hésité. Cent mille dollars.

D’un geste rapide, je saisis mon téléphone. Je cadre au travers de la lunette de mon fusil et je prends une dizaine de clichés en rafale. Je verrai après pour la qualité. Grand-père, tu avais raison !

Le temps que je retrouve ma position couchée, la créature est sortie de l’astronef. Elle avance très vite sur le sable chaud.

Elle disparaît derrière un haut monticule de cailloux. Putain ! Je l’avais repéré, mais je n’aurais jamais imaginé que la cible puisse l’atteindre. Elle se déplace très vite. Trop vite.

Je décide de jouer mon va-tout. Je tire une balle en direction de l’astronef. J’aperçois une sorte de scintillement à hauteur de la porte. À cette distance, à l’œil nu, je ne vois qu’une ombre, distordue par les ondes de chaleur. Je reprends mes jumelles. Je cherche la créature. A-t-elle réagi à… ?

Un bruit de cailloux écrasé.

Juste derrière moi.

Je fais volte-face.

J’ai juste le temps de voir la tête pyramidale, posée sur les épaules de cette chose. Avec la distance, je n’ai pas réalisé. Elle mesure près de trois mètres de haut.

La dernière chose que je vois, ce sont ses bras.

Qui plongent vers moi.

Cette nouvelle a été revue et corrigée par Anne Ledieu. Excellente correctrice, respectueuse du style et de l’âme des textes qu’elle supervise. Un petit coup de pouce dans votre écriture ? N’hésitez pas à la contacter, elle adore ça ! C’est par ici : ledieuhaudestaine@hotmail.fr

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